Paulo le ver a soif.

Pastiche

Paulo, le ver à soie, sur sa feuille murmure :
« J’aurai bientôt fini ce festin quotidien
J’ai mangé tant de vert que déjà, je suis plein !
Et je n’ai toujours pas trouvé, parmi ces mûres,

Fruits juteux et sucrés, mais blancs comme un boudin,
Dodus, appétissants, mais ramollos et flasques
Celui que je pourrais distiller dans ma flasque
Que je garde sur moi pour noyer mon chagrin. »

Alors, Paulo le ver s’énerve et gesticule.
Il dévide sa soie pour en faire un cocon,
Une sorte de niche en forme de capsule
Autour de ses épaules et s’endort comme un c… !

Dans la magnanerie ou le soyeux l’emporte,
On le plonge aussitôt dans un bassin bouillant !
Et Paulo, le râleur, meurt instantanément.
Avec son fil de soie, on fera une sorte

De vêtement douillet pour un habit de fête,
Qu’une dame racée, qui s’appelle Paulette
Portera sûrement à son enterrement.
Mais la dame, une fée, prend un médicament

Qui lui donne à jamais son teint de jouvencelle.
Elle ne mourra point ! La nature est cruelle !
L’un se fait un abri et meurt dans sa capsule…
L’autre danse à jamais, grâce à une pilule.

Moralité :
La capsule à Paulo, ça vaut pas la pilule à Paulette !
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Texte original : Les vers à soie
Jacques Roubaud – “Les animaux de tout le monde” (Seghers, 1990)

Les vers à soie

Réécriture

Depuis près de trois mois, sur la liste « OuLiPo »,
Les vers à soie avaient envahi la ramure
D’un mûrier. On se surprendra qu’ils murmurent,
Ces petits vers, quand on est aussi sourd qu’un pot !

Et ils sont toujours là, mirant les mûres molles,
Qu’ils ne voudraient goûter que si leur jus sucré
Avait l’heur de produire un tant soit peu de gnôle !
Ils les dédaignent : c’est leur droit le plus sacré !

Ils prennent tout leur temps, pour boulotter les feuilles,
Contournant la nervure, le limbe leur convient.
Leur vacarme mouillé, vraiment, ne trouble en rien
Le sommeil qui éteint tout doucement leur œil.

Mais ce n’est point assez ! Tandis qu’ils s’assoupissent
Un mince fil leur point, au bout du troufignon,
Qu’ils enroulent douillettement comme un cocon
Avant de s’endormir, après tant de délices.

C’en est fini, croit-on ! Ils dorment ! On est peinard !
Mais… pas du tout, l’ami ! Parce que la nature
A fait que ce cocon recèle une soie pure,
Qu’il va falloir tirer pour en faire un jacquard !

Voilà qu’on se retourne et qu’on cherche une belle,
Sur laquelle ajuster l’habit qu’on a tissé
Et qui l’arborera, si elle est jouvencelle,
Pendant des décennies! Quand va-t-elle clamser…?

Car, c’est à ce moment, lors de l’inhumation,
Que tout se clarifie, dans cette histoire obscure !
On met la femme en terre, habillée de soie pure
Et d’un mûrier neuf, on fait la plantation !

Alors, en vendémiaire, au surplomb du tombeau,
On entend à nouveau le grouillement intense
Des vers à soie venus pour se remplir la panse
Et murmurer en chœur « On l’a bien eu, Roubaud ! »
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Texte original : Les vers à soie
Jacques Roubaud – “Les animaux de tout le monde” (Seghers, 1990)

 

La règle des quenines

La quenine est une forme poétique proposée par Raymond Queneau -d’où son nom ! (voir le site de l’OuLiPo.) Elle consiste à composer n strophes de n vers terminés par n “mots-refrains”, qui, par permutation, constituent les terminaisons des strophes successives. Cette construction est inspirée de la sextine, forme inventée au moyen age. (voir ici un bel exemple de sextine (daté du 17/10/2005) et le PS qui la suit)

Qui veut jongler des mots, s’immisce en poésie.
Voici, en quelques vers, la règle des quenines,
Jeu qui étend sans fin, les lois de la sextine:
Faire tourner vos mots, tous librement choisis,
Tous autant que les vers où chaque mot termine.
On compose, ainsi fait, une strophe aussi fine.

Dans ces permutations sous forme gidouillesque,(*)
L’ultime vient premier et le premier: deuxième,
L’avant-dernier est tiers, le second quatrième!
Le mot placé en cinq, en cette ample arabesque,
Est l’antépénultième et, dans l’ordre on finit,
De manière qu’enfin, tous les mots aient servi.

Faire ainsi en tournant tant de couplets égaux
Qu’il y avait de vers dans la strophe initiale,
Glissant de l’un à l’autre, avec cette spirale,
Rotation, reproduite autant de fois qu’il faut.
L’ouvrage est accompli, quand le couplet final
Se transpose en un ordre, au tout premier égal.
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Térine de trois mots tournant en trois tercets:
A-Bé-Cé, Cé-A-Bé, Bé-Cé-A, font trois strophes.
Tout changement de plus reviendrait au premier.

Commençons donc, partant d’un ensemble premier,
Après quoi l’on enchaîne un second beau tercet,
Qui fournit, à son tour, une troisième strophe.

Chaque mot du début termine les trois strophes
Quittant la position qu’ils avaient en premier
Pour occuper chacune au sein des trois tercets.
————————————————–

(*) La gidouille, symbole de l’Ordre de la Grande Gidouille, (institué au sein du Collège de ‘Pataphysique) est le dessin en spirale qu’Alfred Jarry a créé pour orner le ventre du Père UBU.

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La première colonne indique la position occupée par les mots terminant les vers d’un couplet, au sein du couplet suivant. Les colonnes indiquent la position des mots-rimes,dans chaque couplet. La dernière permutaion (entre parenthèses) montre qu’à l’étape suivante, on retrouverait l’ordre du premier couplet.

Schéma de la térine (3 mots, 3 vers, 3 strophes)
2 — A C B (A)
3 — B A C (B)
1 — C B A (C)

Schéma de la sextine (6 mots, 6 vers, 6 strophes)
2 — A F C E D B (A)
4 — B A F C E D (B)
6 — C E D B A F (C)
5 — D B A F C E (D)
3 — E D B A F C (E)
1 — F C E D B A (F)

Texte autoréférent

Ce texte contient chacun des vingt trois
mots de la numération décimale, de
zéro (arrobe) à cent (signes divers).
On y trouve vingt six lettres et de
quoi écrire deux fois “Kawa” ou bien
trois fois “Kenya” ou quatre fois “Moka”
ou cinq fois “Belize” ou six fois “Mali” ou sept
fois “Ulcérations”. Ne cherchez point une oeuvre
congrue définitive ou poivrée dans un exercice biaisé expéditif :
Vingt cinq “a, cinq “b, vingt “c, seize “d, soixante treize “e,
onze “f, huit “g, six “h, cinquante trois “i“, un “j,
quatre “k, sept “l, six “m, quarante et un “n,
trente cinq “o, six “p, quinze “q, trente “r,
vingt neuf “s, quarante quatre “t,
trente deux “u, douze “v,
deux “w, quatorze “x,
trois “y, dix “z.
CQFD !
HV !

TSUNAMI

Terrifiante fureur ! Neptune avait grondé !
Submergeant les îlots des mers indonésiennes
Une vague funeste atteint la côte indienne
Noyant dans son élan le pays Sri Lankais.
Ames évanouies, égarées sur les plages
Mortes âmes errant dans les fonds dévastés
Interrogez le donc, la-haut, Yahvé, Le Sage …

Moralité :
« Si Dieu existe, j’espère pour lui qu’il a une bonne excuse »
(W. ALLEN)

Giovanni Paolo Secondo

G randi bien plus que de raison
I l s’en va-t-en si grandes pompes !
O n savait sa terminaison
V enir à grands pas ! On se trompe !
A vec autant de zélateurs
N i le corps; ni l’âme s’envolent…
N ul regret, nulle pesanteur
I l est si léger qu’il rigole !

P ape bien aimé, Pape élu,
A uras-tu le cruel courage,
Ô ! Saint Pape, en l’Eden rendu
L e soir, d’envoyer un message
“O h ! les gars ! je vous l’avais dit !

S ans Justice, sans Tempérance
E t sans Force, ni sans Prudence
C e ne sera pas du tout cuit !”
O n voit une ombre au firmament,
N uée qui obscurcit l’espace.
D e loin les millions de fervents
O nt vu la fumée sur la Place.

Wana – 4 avril 2005

 

L’accent (Miguel Zamacoïs, 1866-1955)

De l’accent ! De l’accent ! Mais après tout en-ai-je ?
Pourquoi cette faveur ? Pourquoi ce privilège ?
Et si je vous disais à mon tour, gens du Nord,
Que c’est vous qui pour nous semblez l’avoir très fort
Que nous disons de vous, du Rhône à la Gironde,
“Ces gens là n’ont pas le parler de tout le monde!”
Et que, tout dépendant de la façon de voir,
Ne pas avoir l’accent, pour nous, c’est en avoir…

Eh bien non ! je blasphème ! Et je suis las de feindre !
Ceux qui n’ont pas d’accent, je ne puis que les plaindre !
Emporter de chez soi les accents familiers,
C’est emporter un peu sa terre à ses souliers,
Emporter son accent d’Auvergne ou de Bretagne,
C’est emporter un peu sa lande ou sa montagne !
Lorsque, loin du pays, le cœur gros, on s’enfuit,
L’accent ? Mais c’est un peu le pays qui vous suit !
C’est un peu, cet accent, invisible bagage,
Le parler de chez soi qu’on emporte en voyage !
C’est pour les malheureux à l’exil obligés,
Le patois qui déteint sur les mots étrangers !
Avoir l’accent enfin, c’est, chaque fois qu’on cause,
Parler de son pays en parlant d’autre chose!…

Non, je ne rougis pas de mon fidèle accent !
Je veux qu’il soit sonore, et clair, retentissant !
Et m’en aller tout droit, l’humeur toujours pareille,
En portant mon accent fièrement sur l’oreille !
Mon accent ! Il faudrait l’écouter à genoux !
Il nous fait emporter la Provence avec nous,
Et fait chanter sa voix dans tous mes bavardages
Comme chante la mer au fond des coquillages !

Écoutez ! En parlant, je plante le décor
Du torride Midi dans les brumes du Nord !
Mon accent porte en soi d’adorables mélanges
D’effluves d’orangers et de parfum d’oranges;
Il évoque à la fois les feuillages bleu-gris
De nos chers oliviers aux vieux troncs rabougris,
Et le petit village où les treilles splendides
Éclaboussent de bleu les blancheurs des bastides !
Cet accent-là, mistral, cigale et tambourin,
A toutes mes chansons donne un même refrain,
Et quand vous l’entendez chanter dans ma parole
Tous les mots que je dis dansent la farandole !

J’arrive où je suis étranger

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Louis Aragon

Annan, ou le destin de pierre

Texte d’ Hervé le Tellier, proposé à la réécriture, sur la “liste Oulipo

Trois suffocantes journées de chameau nous ont conduits dans la vallée d’Annan, pays des Vents Éternels. L’air toujours en mouvement charrie des effluves de désert et de mer, et transporte une fine poussière couleur de rouille qui finit par imprégner chaque vêtement. Son sifflement lancinant ne s’arrête jamais, au point d’interdire toute conversation dans la rue.Le Manuel de la Rose des Sables raconte que si le vent devait cesser un jour de souffler, les murs de toutes les villes d’Annan s’effondreraient.
En Annan, au jour de la première pluie de printemps, l’enfant qui va avoir dix ans dans l’année tire au hasard une pierre d’argent hors d’un sac de toile.
Sur cette pierre est gravé son devenir d’adulte. Le sort désigne aussi bien son futur métier, l’identité de son compagnon ou de sa compagne, le nombre de ses enfants que la date de sa mort. Certains destins sont heureux et doux, d’autres d’une effrayante banalité, quelques-uns enfin tumultueux et sanglants.
Mais aussi terribles soient-ils, tous les citoyens d’Annan s’y conforment à la lettre, sans amertume ni révolte.
Nous avons fait part à notre guide de notre étonnement. Il a souri.
— Subir le plus tragique des destins n’est rien, si l’on se sait innocent de son propre malheur.

Hervé Le Tellier, « Cités de mémoire » ( 2002, Berg International)

Les vers à soie

Poème de Jacques Roubaud proposé à la réécriture sur la liste Oulipo.

Les vers à soie murmurent dans le mûrier
ils ne mangent pas ces mûres blanches et molles
pleines d’un sucre qui ne fait pas d’alcool
les vers à soie qui sont patients et douillets

mastiquent les feuilles avec un bruit mouillé
ça les endort mais autour de leurs épaules
ils tissent un cocon rond aux deux pôles
à fil de bave, puis dorment rassurés

En le dévidant on tire un fil de soie
dont on fait pour une belle dame une robe
belle également qu’elle porte avec allure

Quand la dame meurt on enterre la soie
avec elle et on plante, sur sa tombe en octobre,
un mûrier où sans fin les vers à soie murmurent.

Jacques Roubaud – “Les animaux de tout le monde” (Seghers, 1990)

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