L’OuLiPo entre dans son sixième millénaire.
Un petit pas pour l’âme.
Un grand pas pour l’immunité.

Séance de lecture de l’Oulipo, Lille mai 2009
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Autoportrait de l’oulipote
Mon passe-temps consiste à dérouler la contrainte de a jusqu’à z et d’α jusqu’à ω. A l’appliquer le plus rigoureusement possible. C’est un passe-temps de psychotique. D’abord parce que lorsqu’il est devant une contrainte nouvelle, le psychotique a envie de l’appliquer le plus rigoureusement possible, ensuite parce que lorsqu’il y a plusieurs malades devant la contrainte, ils veulent tous l’appliquer plus rigoureusement les uns que les autres.
Un métier humain.
Je suis oulipote.
Il y a eu François Le Lionnais (1901-1984), Frésident-Pondateur,
Il y a eu Raymond Queneau (1903-1976), Co-Fondateur,
Il y a eu Noël Arnaud (1919-2003), Membre Fondateur,
Président de 1984 à 2003,
Il y a eu Albert-Marie Schmidt (1901-1966), Membre Fondateur,
Il y a eu Jean Lescure (1912-2005), Membre Fondateur,
Il y a eu Latis (1913-1973), Membre Fondateur,
Il y a eu Jean Queval (1913-1990), Membre Fondateur,
Il y a eu Claude Berge (1926-2002), Membre Fondateur,
Il y a eu Jacques Bens (1931-2001), Membre Fondateur,
Il y a Jacques Duchateau, né en 1929, Membre Fondateur,
Il y a eu André Blavier (1922-2001), Correspondant étranger,
Il y a eu Stanley Chapman (1925-2009), entré à l’Oulipo en 1961,
Il y a eu Marcel Duchamp (1887-1968), entré à l’Oulipo en 1962,
Il y a eu Georges Perec (1936-1982), entré à l’Oulipo en 1967,
Il y a eu Luc Etienne (1908-1984), entré à l’Oulipo en 1970,
Il y a eu Italo Calvino (1923-1985), entré à l’Oulipo en 1974,
Il y a eu François Caradec (1924-2008), entré à l’Oulipo en 1983,
Il y a eu Oskar Pastior (1927-2006), entré à l’Oulipo en 1992,
Il y a Paul Braffort, né en 1923, entré à l’Oulipo en 1961,
Il y a Ross Chambers, né en 1932, entré à l’Oulipo en 1961,
Il y a Harry Mathews, né en 1930, entré à l’Oulipo en 1973,
Il y a Jacques Roubaud, né en 1932, entré à l’Oulipo en 1966,
Il y a Marcel Bénabou, né en 1939, entré à l’Oulipo en 1970,
Secrétaire définitivement provisoire depuis 1971,
Il y a Paul Fournel, né en 1947, entré à l’Oulipo en 1972,
Président de l’Oulipo depuis le 12 mai 2003,
Il y a Michèle Métail, née en 1950, entrée à l’Oulipo en 1975,
Il y a Jacques Jouet, né en 1947, entré à l’Oulipo en 1983,
Il y a Pierre Rosenstiehl, né en 1933, entré à l’Oulipo en 1992,
Il y a Hervé Le Tellier, né en 1957, entré à l’Oulipo en 1992,
Il y a Michelle Grangaud, née en 1941, entrée à l’Oulipo en 1995,
Il y a Bernard Cerquiglini, né en 1947, entré à l’Oulipo en 1995,
Il y a Ian Monk, né en 1960, entré à l’Oulipo en 1998,
Il y a Olivier Salon, né en 1955, entré à l’Oulipo en 2000,
Il y a Anne F. Garréta, née en 1962, entrée à l’Oulipo en 2000,
Il y a Valérie Beaudouin, née en 1968, entrée à l’Oulipo en 2003,
Il y a Frédéric Forte, né en 1973, entré à l’Oulipo en 2005,
Il y a Daniel Levin Becker, né en 1984, entré à l’Oulipo en février 2009,
Il y a Michèle Audin, née en 1954, entrée à l’Oulipo en juillet 2009,
Il y a Étienne Lécroart, né en 1960, entré à l’Oulipo en avril 2012,
Il y a Eduardo Berti, né en 1964, entré à l’Oulipo en juin 2014,
Il y a Pablo Martín Sánchez, né en 1977, entré à l’Oulipo en juin 2014,
et maintenant il y a moi .
Je serai cette année champion du palindrome abscons et aux prochains jeudis, avec quatre terines, je ferai une sextine, ce que personne n’a encore réussi.
Je suis l’homme le plus incontrôlé de la confrérie, le plus désordonné, le plus versatile, et mon activité consiste à mettre du fruit dans le vers.
Tous les grands oulipotes mettent du fruit dans le vers.
Appliquer la contrainte plus rigoureusement, c’est d’abord l’appliquer autrement ; de façon à dépister les lecteurs et à semer le doute.
Faire sourire. Ecrire de telle manière que les autres soient persuadés que vous avez laissé traîner une erreur, jusqu’à ce qu’une génération entière d’oulipotes écrive comme vous.
Dans une vie d’oulipote, on ne peut introduire qu’un fruit génial dans le vers et un seul.
Les lillois sont arrivés dans le groupe avec la manie de procéder à des réécritures ; deux saisons plus tard les cinquante meilleurs oulipotes réécrivaient comme eux.
Maintenant il y a moi.
Etre un grand oulipote est un état qui exige une dévotion absolue de son esprit et une disjonction totale d’avec le monde réel. Je compose à plein temps. Je compose en m’allongeant le soir dans mon lit, pour m’endormir. Je vis avec des centaines de rimes féminines pour mieux composer. Je souris à mon toubib qui soigne mon cholestérol parce que je sais que ça m’aidera à composer. Je casse la tête de mon épouse avec mes trouvailles, parce que je sais que ça m’aidera à composer.
Prenez deux oulipotes, à égalité de culture et de spiritualité, devant la même contrainte, mettez-les face à face devant une feuille vierge et c’est toujours moi qui compose le plus rigoureusement.
Les dix-huit contrepèteries que j’ai écrites en guise de profession « deux fois », je les répète mille fois par semaine. Le sonnet en alexandrins et isocèle qui présente mon blog, je le peaufine chaque soir avant de me coucher. Je sais toutes les formes fixes de poésie et en moins de deux je te compose une morale élémentaire ou une petite boîte.
Je m’entraîne aussi pour ces exercices approximatifs et indécis que les hasards des récréations berruyères nous imposent. Ces logo rallies et ces calembours tartignolabrantesques qui permettent à un Gainsbourg, l’homme à tête de chou, de passer pour un champion de la sollicitude.
Tout compte dans votre parcours.
Un jour, l’essentiel devient le respect de la diérèse à l’hémistiche. C’est la diérèse à l’hémistiche qui fait la métrique. Vous avez soigneusement choisi vos rimes embrassées, vous avez placé quatorze lettres initiales à votre sonnet acrostiche, vous êtes empêtré dans la concordance des temps et vous avez bousillé votre poème parce qu’au dernier vers du second quatrain, il est resté une diérèse à l’hémistiche.
Quand je dors, je rime, en mangeant je contrepète. Je révise mes décimales de Phi, je modélise mes haïkus. Mon esprit et mon imagination sont intraitables, je rumine sans cesse une musique de Brassens pour y plaquer des octosyllabes.
Lorsque l’animateur me libère devant la feuille blanche, il libère des tonnes de travail. Après, il reste l’oulipote dans sa tête, qui n’a plus ni yeux ni oreilles et qui gratte maladivement pour épuiser la contrainte plus complètement que les autres oulipotes.
C’est la règle.
Et puis, il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos, de repos absolu. Le repos de l’oulipote.
Vous avez enchaîné deux sextines à fond la caisse, vous abordez l’écriture d’un bivocalisme en “e” et “o” et vous faites cette minuscule erreur d’écriture, cette petite faute stupide (qui n’est pas une licence, puisque l’oulipote ignore la licence) qui vous fait oublier un “u” à “Fournel” et un autre à “Jouet”. Et là, c’est le vrai repos, le repos immense. Vous avez déjà utilisé “Perec”, “Monk” et “Forte”, vous ne pouvez pas vous rabattre sur “Levin Becker”, “Le Tellier” ou “Salon” et encore moins sur “Benabou” ou “Roubaud”. Plus rien n’a d’importance. Vous n’êtes plus un oulipote, le stylo vous en tombe des mains, votre esprit se libère, vous savez qu’il ne vous reste plus qu’a faire un trivocalisme avec “Pastior” et “Calvino”, qui ne vous remercieront même pas pour votre hommage du cinquantenaire !
Wana – le 25 novembre 2010, mis à jour le 1er juillet 2016
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selon le modèle de Paul Fournel “Le descendeur “.