Vases communicants – sept 2011

« Wanagramme » est tout heureux d’accueillir le beau texte de François Bonneau « Vers le phare » et Wana, en échange, dévoile sa passion du café expresso, chez lui, puisque :

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… “Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

La liste des participants se trouve sur un blog dédié à ce seul usage, tenu à jour, consciencieusement, mois après mois, par Brigetoun : http://rendezvousdesvases.blogspot.com/
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VERS LE PHARE

→→Après les éclats de notre dispute, je suis allé marcher vers le phare.
Tout était dit ; pourquoi rester ? Tant que mes genoux portaient encore mes nerfs, il fallait avancer ; pourquoi ne pas escalader la dune.
→→Alors j’ai piétiné le sable gris percé par la verdure ; je n’ai pas mis un pied sur les herbes imposantes. Des perruques végétales dispersées ça et là, des plantes à chevelure de comtesse ébouriffée, des arbustes un peu hideux mais forts qui essayaient, au passage, de m’agripper les chevilles. Mes genoux portaient encore mes nerfs, et le sommet de la dune se rapprochait.
→→Derrière le sable gris, la lampe perchée du phare se dévoilait, un peu. Pas à pas, alors que se précisaient tour blanche, rayures noires, et la cage au sommet, les plantes ne me remarquaient plus.
→→Au delà de la crête de sable, le phare éclairait déjà, sans que l’on ait aucun besoin de lui : on voyait encore clair.
→→On  baignait dans la lumière chaude.
→→On aurait pu être nu.
→→Le phare lançait dans le vide son message simple : approche, et tu échoues. Je me suis approché.
→→À son pied, comme déplacée, une algue en forme de tendon,
→→en forme de ligament,
→→à l’air d’épine dorsale.
→→Une algue-nerf, un réseau verdâtre, qui figurait deux-bras-deux-jambes. Peut-être une tête, un cervelet. Mon pied a salué celui de la nervure, masse plate et dérisoire. Elle séchait là, sans trop se faire remarquer. Elle séchait en plein jour, à la lumière invisible du phare. Peut-être continue-t-elle encore. Je l’ai encore regardée, penché vers elle.
→→Quand je me suis redressé, j’étais libre de mes mouvements. Mes genoux ne portaient plus mes nerfs, et j’ai laissé le phare derrière moi, en repassant par la dune.

François Bonneau
2 septembre 2011

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17 thoughts on “Vases communicants – sept 2011

  1. Belle histoire ; sur la dispute, y’avait une émission hier soir sur France culture où ils faisaient appel aux témoignages. Comme si on avait envie d’en parler ! Époque voyeuriste ; chez vous, au moins, c’est pudique et retenu ; et comme on l’a vécu, ben on le sait ; pas besoin donc des détails.
    Assez.
    Je suis contente, je cherche à illustrer cela, de S. Agacinski, pour vous, et je trouve ce truc*, par hasard et tout est dit : le mariage c’est fini, et l’amour c’est sauvage. Ah quel bonheur, bonne soirée !
    Si vous voulez pas lire le reste, c’est votre entière liberté François Bonneau ; merci de votre texte chez Wana talk to us.

    * http://artsetspectacles.nouvelobs.com/p2297/a388166.html

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  2. D’accord avec vous Wana, c’est vraiment riche tout ça !
    Grand merci, Esther ! Et grand merci, Rose, pour votre lecture indulgente et enthousiaste. C’est un prolongement inattendu pour moi que vous offrez, et qui dessine des perspectives surprenantes. J’aime bien !

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  3. >bonsoir Wana

    info pour toi :

    A l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, blablabla, sont à l’honneur dix mots qui illustrent une thématique inscrite sous le signe de l’intime :
    « âme, autrement, caractère, chez, confier, histoire, naturel, penchant, songe, transports »

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  4. Je viens de lire la “semaine” d’Hervé Le Tellier, oulipien distingué, dans Libé de ce samedi.
    Un peu surpris quand même d’y découvrir qu’une histoire se doit de maturer lentement.
    Quel terme affreux ! Etre pressé par la presse ne permet sans doute pas de laisser suffisamment mûrir son texte.

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  5. ► H. Pontor = salut l’ami !
    Oui, je trouve aussi que mûrir aurait suffi (ou bien…”maturation lente” aurait été parfait) ! La chronique est assez plate, d’ailleurs… à mon goût.
    J’ai aussi noté, au début l’expression “…des complicités joyeuses et improbables …”, que je me suis empressé de dénoncer sur la page spéciale de Facebook “Halte à l’improbable” *
    Il y a des dizaines d’emplois où ce mot est utilisé à la place de “inattendu” ou de “incroyable”.
    Il y a quelques semaines, nous avons eu un débat sur la notion probable/improbable et le sort réservé au chat de Schröedinger, car il est écrit dans les prémisses de ce groupe que, selon un illustre philosophe, Ludwig Wittgenstein (http://tinyurl.com/3t3sga2) :
    “Une proposition n’est en soi ni probable ni improbable. Un événement intervient ou n’intervient pas.” Et cette phrase est en contradiction avec la physique quantique, puisque aucun des deux états “vivant/mort” du chat n’est vrai, jusqu’à ce qu’on ouvre la boîte et qu’on le découvre mort depuis longtemps !
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    ( * Objectif : Lutter contre l’adjectif ‘improbable‘ et son insupportable et abusive utilisation. Trouver des synonymes, tant qu’il est encore temps. Signaler les abus d’improbable. Tancer ses utilisateurs.)

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  6. Bien d’accord, Wana.

    De même devrait-on éviter d’accommoder à toutes les sauces l’adjectif « jubilatoire ».
    Et puisqu’on est dans la physique, certains semblent avoir jubilé trop vite devant l’expérience qui aurait démontré que les neutrinos se déplacent plus vite que la lumière.
    Il est vrai que ranger la théorie du vieil Albert au rang des accessoires serait pour eux, comment dire, totalement jouissif.

    P.S. Comme on peut imaginer Sisyphe heureux, ne peut-on aussi penser que le chat de S. ressort vivant de son aventure (j’aime les histoires qui finissent bien) ?

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  7. ►H. Pontor (j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour orthographier ce nom… il va falloir que je m’habitue…)
    Pour les neutrinos supraluminiques (il faut vivre avec le vocabulaire de son temps… mon cher Pontor…), des muons neutrinos, puisqu’ils sont censés avoir une masse, Albert leur aurait catégoriquement interdit cet excès de vitesse (dans le vide interstitiel des structures cristallines !)
    Mais, comme il est dit dans mon billet du lendemain : pas facile de les piéger avec un radar ordinaire ! Ils sont si facétieux !
    A lire : l’édito du monde qui rend hommage au “doute scientifique”…

    Quant au chat de Schroëdinger, fort heureusement, il n’est que la victime d’une triviale expérience de pensée, sans application pratique : aucun animal n’a été maltraité pendant l’expérience !
    De plus, rien ne permet de privilégier, a priori, la mort comme fin à l’alternative quantique : seul le chat saura, lorsqu’on ouvrira la boîte, s’il était déjà mort ou encore vivant (c’est à dire si le quantum d’énergie avait ou non frappé la bielle qui actionne le petit marteau qui brise l’ampoule de gaz mortel); mais tant que la boîte reste fermée, il n’est dans aucun de ces deux états : mort ou vivant !
    Je me posais la question, d’ailleurs : dans quel état va-t-on le trouver, ce chat, si c’est LUI qui ouvre la boîte où il a été enfermé ?

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  8. Wana,

    Je sais bien qu’on aurait du mal à réaliser l’expérience du chat mort/vivant et que l’histoire de la physique moderne est pleine de ces expériences de pensée qui n’ont pour but que de nous faire toucher du doigt des notions qui dépassent notre entendement.

    Ce qui m’amuse, c’est votre remarque selon laquelle « aucun animal n’a été maltraité pendant l’expérience ». Parce qu’hier, dans le générique de fin du dernier film de Téchiné, Impardonnables, nanar absolu que j’ai eu la bêtise d’aller voir, on y lisait le même avertissement. Il concernait le meilleur acteur du film, un chien.
    En définitive, les seules victimes de maltraitance ont été les spectateurs…

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  9. Mme Ponsica,

    Je n’irai pas (nierai pas ?) jusque là.

    Ce qui est certain, c’est que dans le genre “Un coup tu m’ vois, un coup, tu m’ vois pas”, le chat du Cheshire bat celui de Schroëdinger à plates coutures.

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